04 août 2017

Le travail du dimanche s’étend en France – ITW pour La Croix

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Deux ans après l’adoption de la loi Macron, l’ouverture des commerces le dimanche gagne du terrain progressivement. La prochaine bataille sera menée par le commerce alimentaire.

Ce n’est pas un raz de marée. Plutôt une crue lente dont l’avancée semble à certains inexorable. Après d’âpres batailles, l’ouverture des commerces le dimanche gagne du terrain en France. « On est en train de dédramatiser le travail dominical », confirme Claude Boulle, président de l’Union du grand commerce de centre-ville. Signe des temps : l’accord de branche signé début juillet dans le secteur de l’habillement, sous l’égide de loi Macron d’août 2015, est passé quasiment inaperçu. Et pourtant, il concerne plus de 120 enseignes, comme H & M, Celio ou Kiabi, soit 22 000 points de vente et près de 120 000 salariés.

En vertu de cet accord qui a nécessité neuf mois de négociation avec les organisations syndicales, les magasins de ces enseignes situés dans des zones touristiques internationales (ZTI) pourront ouvrir le dimanche avec des salariés volontaires. Le travail dominical sera payé double, donnera droit à un repos compensateur, et les frais de garde d’enfant seront en partie pris en charge.

« On en a à peine parlé, c’est bien le signe qu’il y a une banalisation du travail du dimanche », déplore Élisabeth Chartier, chargée du commerce à la CGT, syndicat qui refuse par principe de signer tout accord dans ce domaine.

Après une mise en route laborieuse, les dispositions de la loi Macron sur les ouvertures dominicales montent en puissance. « L’application du texte a été très progressive car il subordonnait les ouvertures du dimanche dans certaines zones à la signature d’accords avec les syndicats », rappelle Claude Boulle. Ainsi, il a fallu attendre juin dernier pour que la totalité des grands magasins parisiens – premiers concernés par la loi Macron – puissent désormais ouvrir tous les dimanches.

Après l’échec des négociations au niveau de la branche en décembre 2015, chaque enseigne a dû en effet trouver un accord avec ses syndicats. Après moult rebondissements, le BHV Marais a inauguré le mouvement en juillet 2016, suivi des Galeries Lafayette en janvier dernier, du Bon Marché en mars et enfin du Printemps en juin.

La direction de la Fnac a fini elle aussi par obtenir gain de cause auprès de ses salariés. Depuis mars, 24 magasins sont désormais ouverts tous les dimanches. « Il va y avoir un effet d’entraînement, promet Claude Boulle.En drainant de la clientèle, l’ouverture de ces locomotives va provoquer des ouvertures en chaîne dans les magasins alentour. »

Faute de recul, les effets de ces ouvertures dominicales en termes de chiffre d’affaires sont difficiles à mesurer, d’autant que les enseignes rechignent à livrer des chiffres précis. Reste que la tonalité générale est positive. « Nous sommes en ligne avec nos objectifs, voire au-delà », avance un porte-parole de la Fnac.

« Globalement, le surplus de chiffre d’affaires pour les grands magasins est de 8 à 10 %, avance Rodolphe Bonnasse, PDG de CA Com, une agence spécialisée dans le commerce. Et contrairement à ce que l’on pouvait craindre, ces ouvertures dominicales génèrent bien pour le moment, à Paris, des ventes supplémentaires qui ne cannibalisent par les ventes des autres jours. »

Devant des magasins ouverts, les « achats d’impulsion sont loin d’être négligeables », explique Claude Boulle. Les grands magasins parisiens bénéficient par ailleurs des visites de la clientèle asiatique, mais aussi, plus inattendu, de celles des Européens, à mesure que se développent les courts séjours favorisés par les vols « low cost », les lignes à grande vitesse et le recours à Airbnb. Le BHV attire quant à lui une clientèle familiale de Franciliens, qui apprécient de pouvoir circuler plus facilement en voiture le dimanche…

Le bilan serait plus contrasté dans les villes de province, de très positif à Nice à plus mitigé à Marseille. « Il n’y aura pas de situation binaire, tout fermé, ou tout ouvert, pronostique Rodolphe Bonnasse. Les commerçants sont des gens très pragmatiques. Y compris au sein d’une même enseigne, ils examineront la situation magasin par magasin, et décideront de fermer ou d’ouvrir en fonction de la clientèle. »

Les tableaux de bord seront d’autant plus scrutés que les organisations syndicales ont obtenu des compensations non négligeables au travail dominical. Le salaire horaire est au minimum doublé, voire triplé, et les frais de garde pour les enfants sont en partie pris en charge.

De ce fait, les directions n’ont pas eu à forcer la main de leurs salariés pour trouver des volontaires, mais ont eu du mal au contraire à satisfaire l’ensemble des demandes.

« Les gens n’ont pas forcément envie de travailler le dimanche, relativise le vice-président de la CFTC, Joseph Thouvenel. Mais il est difficile de résister à ce surplus de rémunération, dans un secteur où les salaires sont très faibles et où beaucoup de femmes travaillent à temps partiel. »

Les créations nettes d’emplois sont difficiles à évaluer. Si Claude Boulle avance la création de 1 000 emplois pour l’ensemble des grands magasins parisiens, les organisations syndicales sont plus circonspectes. « Entre les transformations de CDD en CDI et les passages de temps partiel à temps complet, le calcul est compliqué », relève Joseph Thouvenel. « Les résultats ne sont pas à la hauteur espérée, estime pour sa part Laurent Bigot, pour la CFDT. Dans le secteur de l’habillement, en grande difficulté à cause notamment de la concurrence du commerce en ligne, les accords passés sont plus défensifs que créateurs d’emplois»

Au nom de cette concurrence toujours plus pressante, le mouvement vers les ouvertures dominicales devrait se poursuivre à l’avenir. Notamment dans le commerce alimentaire, peu concerné par la loi Macron, mais qui n’a pas dit son dernier mot. Ainsi l’ouverture des supermarchés et hypermarchés le dimanche matin jusqu’à 13 heures a-t-elle tendance à se généraliser.

« La loi l’autorise… depuis 1906, rappelle Jacques Creyssel, le délégué général de la Fédération du commerce et de la distribution, qui regroupe près de 70 enseignes de la grande distribution. Pendant longtemps, les enseignes ne se sont pas saisies de cette possibilité mais désormais les ouvertures du dimanche matin se généralisent. » Bloqué par un accord d’entreprise spécifique, le groupe Carrefour a tenté de renégocier avec ses syndicats la possibilité d’ouvrir le dimanche matin. Des négociations qui ont échoué en janvier dernier, faute de compensations suffisantes. « Les discussions vont reprendre à la rentrée », indique cependant Laurent Bigot.

Théoriquement, seuls les supermarchés installés dans des zones touristiques ont la possibilité d’ouvrir le dimanche après-midi, sous réserve d’être couverts par un accord avec leurs salariés. « Nous souhaitons avoir la possibilité d’ouvrir le dimanche après-midi dans les grandes villes, même en dehors des zones touristiques », affirme Jacques Creyssel, qui rappelle que le géant de l’Internet Amazon vient de créer à Paris un service qui permet d’être livré le dimanche de denrées alimentaires. Rodolphe Bonnasse n’en doute guère : « Si l’on veut préserver le commerce physique, pourvoyeur d’emplois, face au commerce digital, le cadre réglementaire devra céder, à plus ou moins long terme. »

Emmanelle Réju
http://www.la-croix.com/Journal/Le-travail-dimanche-setend-France-2017-08-04-1100867595

 

 

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